Lettre ouverte sur les massacres anti-arméniens dans l’Union Soviétique

Jacques Derrida, Isaiah Berlin, Alain Finkielkraut, Richard Rorty, Adrian Lyttelton et d’autres

27 septembre, 1990 • volume 37, numéro 14

(C’est une initiative commune du comité d’observation français de surveillance du contrat d’Helsinki et des intellectuels du collège de philosophie de Paris.)

L’époque des massacres, qui selon nous était finie, est de retour. Cette année encore une fois, la communauté arménienne d’ Azerbaïdjan est devenue le victime des massacres intentionnels terribles et intolérables.

Comme des savants, écrivains, hommes politiques et artistes, nous voulons avant tout exprimer notre profonde indignation envers les actes barbares, que nous pensions étaient restés dans le passé et ne se répèteraient plus.

Ce n’est pas tant une déclaration qu’une condamnation. Nous voulons attirer l’attention du public international sur le racisme, qui constitue une menace permanente pour l’avenir de l’humanité. C’est un avertissement que nous sentons la même impuissance, quand nous rencontrons les dérangements flagrantes des droits de l’homme qui ont lieu dans les camps de concentration nazis un demi-siècle après le génocide du peuple juif et quarante ans après la Déclaration universelle des droits de l’homme. Il serait impardonnable si nous pouvions maintenant contribuer aux souffrances de nouvelles victimes par notre silence.

En fait, dans le Caucase l’état des Arméniens est tellement sérieux, que nous ne pouvons pas nous taire. Il y a des moments, que nous devons prendre un engagement moral pour soutenir le peuple à risque. Notre sens d’obligation aujourd’hui nous pousse à nous adresser au public international et à l’avis de société.

Il y a plus de deux ans des poursuites actives ont commencé à l’égard des Arméniens en Azerbaïdjan. Les massacres de Soumgaït en février 1998 ont suivi les massacres ayant lieu à Kirovabad et à Bakou en novembre 1988. Dès janvier 1990, les massacres ont été continués à Bakou et dans d’autres parties de l’Azerbaïdjan. Le simple fait, que ces massacres se répétaient et portaient la même nature, ils supposent à penser, que ces événements tragiques ne sont pas seulement des accidents ou bien des éclatements spontanés.

Nous devons comprendre, que les crimes faits contre la minorité arménienne en Azerbaïdjan Soviétique sont devenus une pratique constante, même une politique officielle. Selon le défunt Andreï Sakharov (New York Times, 26 novembre, 1988), ces massacres représentent une «menace réelle de destruction» pour la communauté arménienne en Azerbaïdjan et dans la région autonome du Haut-Karabakh, dont 80% de la population sont des Arméniens.

L’horreur n’a pas de limites, surtout quand nous rappelons, que la menace est contre le peuple arménien, qui a payé cher pour son droit de vivre dans l’Empire ottoman en 1915. Les Arméniens ont perdu la moitié de leur population à la suite du génocide: c’était la pire conséquence du racisme. En plus, il est possible, que les derniers massacres ont fait renaître les cauchemars d’extermination qui n’ont pas encore été surmontés, en outre le blocus total actuel de l’Arménie et du Haut-Karabakh, dont 85% passe à l’Arménie via l’Azerbaïdjan. Il ne serait pas exagéré de noter que le tel blocus équivaut à étrangler l’Arménie.

Le blocus du pays dévasté par le tremblement de terre du 7 septembre 1988 a paralysé l’économie et a fait un coup mortel aux opérations de reconstruction.

Nous espérons sincèrement, que la Reconstruction réussira. Mais nous espérons aussi, réussir dans la question de la démocratisation. Nous comprenons, que de l’État totalitaire est impossible de passer à la supériorité de la loi pendant une nuit. Néanmoins, il est nécessaire, que pendant le processus de transition le gouvernement de l’Union Soviétique contribue, légalise et institutionnalise des valeurs démocratiques importantes tells que les droits de l’homme, le principe de tolérance et les mouvements démocratiques. Il n’existe pas le meilleur défense et démonstration de la démocratie. Néanmoins c’est le seul moyen d’éviter la détérioration.

En cas de l’Etat multinational la pire chose, qui puisse être est la menace à l’égard du droit de l’existence du peuple ou de la minorité. C’est dans la période d’incertitude et de transition que les droits des peuples (aujourd’hui, des Arméniens, demain des autres peuples ou minorités) sont violés ou refusés . En ce sens, ce que nous voyons aujourd’hui comme le développement des mouvements racistes en URSS, en particulier le mouvement anti-juif appelé «Pamyat» nous inquiète beaucoup.

En raison de notre engagement de vigilance, nous demandons que les autorités soviétiques, ainsi que le public international, condamnent sans équivoque ces massacres anti-arméniens, et en particulier l’idéologie raciste qui a été utilisée comme une justification par les auteurs de ces crimes.

Nous prions des autorités soviétiques et du public international à prendre toutes les mesures nécessaires pour assurer la protection et la sécurité des Arméniens dans le Caucase et dans  d’autres territoires de l’Union Soviétique. Cela peut être commencé en mettant fin au blocus azerbaïdjanais.

Nous devons comprendre que l’expulsion forcée des Arméniens n’est pas la solution du problème du Haut-Karabakh, mais, en fait, c’est une question des droits de l’homme.

L’Arménie vit actuellement dans la souffrance et le désespoir, car le génocide de 1915 a commencé par des massacres et des déplacements massifs et que le souvenir de cette douleur existe toujours. Ce sont dans tels cas, que le public international des Etats, selon la supériorité de la loi, doit prouver

C’est dans telles circonstances que le public international des États, selon la supériorité de la loi, doit prouver sa réalité de dévouement envers les droits de l’homme afin que l’indifférence et le silence, qui sont les mêmes que la complicité, n’aboutissent pas à un second génocide.


  • David Aaron (Trustee, International League for Human Rights)
  • Sir Isaiah Berlin (All Souls College, Oxford)
  • William M. Chace (President of Wesleyan University)
  • Jacques Derrida (Philosophy, Ecole Pratique des Hautes Etudes, Paris)
  • Luc Ferry (Philosophy, University of Rennes)
  • Alain Finkelkraut (Philosophy, Paris)
  • Hans-Georg Gadamer (Philosophy, University of Heidelberg)
  • André Glucksmann (Philosophy, Paris)
  • Vartan Gregorian (History, Brown University)
  • Jürgen Habermas (Philosophy, University of Frankfurt)
  • Agnes Heller (Philosophy, The New School for Social Research)
  • Benjamin L. Hooks (Executive Director, NAACP)
  • Leszek Kolakowski (Philosophy, All Souls College, Oxford)
  • Emmanuel Levinas (Philosophy, University of Paris IV, Sorbonne)
  • Adrian Lyttelton (History, Johns Hopkins Center for International Studies)
  • Jacques Poulain (Philosophy, University of Paris VIII)
  • Hilary Putnam (Boston)
  • Paul Ricoeur (Philosophy, University of Paris/Nanterre)
  • Richard Rorty (Philosophy, University of North Carolina)
  • Jerome J. Shestack (Chairman, International League for Human Rights)
  • Charles Taylor (Philosophy & Political Science, McGill University, Montreal)
  • Reiner Wiehl (Philosophy, University of Heidelberg)
  • Reginald E. Zelnick (Professor of History, University of California at Berkeley) et 110 autres


Traduit par: Hermine Muradyan © Tous droits réservés.

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