Tentative de réponse à partir de la position arménienne

© Shushan Khachatryan

Tentative de réponse à partir de la position arménienne : fin ou début de la mondialisation

Beaucoup annoncent hardiment la fin de la mondialisation de notre époque, d’autres insistent indubitablement, que la période que nous vivons n’est que le prélude de la mondialisation qui a débuté en 1989. Laquelle de ces deux opinions correspond à la réalité, laquelle de ces deux confirmations est digne de foi ? Est-ce que la diversité et la dispersion des réseaux de ravitaillement dans nombre de pays, la présence de l’internet et les moyens de transport et de communication, l’accessibilité de l’information nous suffisent à conclure que la mondialisation a eu lieu et que cette étape a été clôturée par la pandémie ? Alain Badiou, par exemple, écrit que « la concurrence entre les impérialismes – l’ancien (L’Europe et les États-Unis) et le nouveau (la Chine, le Japon…) – exclut tout processus menant à l’État mondial capitaliste ». Mais la mondialisation, en tant que processus, privée de but de l’État transnational, a-t-elle eu lieu ?

Comme le confirme Yuval Harari dans son entretien, désormais le monde n’est plus construit sur le conflit de gauche et de droite, mais sur une nouvelle concurrence entre la mondialisation et la nationalisation. Selon lui, la nouvelle division serait entre les mondialistes et les nationalistes. Le point culminant de la mondialisation – l’idée de l’État transnational – ce danger plus ou moins récent, comme projet de l’empire mondial, qui est perçu comme une nouvelle manifestation de soif de pouvoir ou même de colonisation ; la mondialisation comme occidentalisation et nivellement, poursuit le nationalisme, et l’isolation des pays, en tant qu’obstacle au progrès de production capitaliste, utilisation inefficace des ressources, poursuit la mondialisation. Mais il y a beaucoup d’autres qui s’expriment contre le discours nationaliste aussi bien que contre la mondialisation capitaliste. Néanmoins, le choix est entre ces deux-là ; la diversité en un (une seule institution pour toutes les nations de la planète) ou l’homogénéité dans la diversité (chaque nation à part et la présence de nombreux États) ? Même si les défenseurs fanatiques de la mondialisation auraient préféré la version de la création de l’homme similaire, mais heureusement pour l’instant ce rêve leur reste inaccessible, or il n’y a pas d’alternative à la diversité ; reste la question de la forme de cette diversité, ce qui définit la séparation entre ces deux ailes.

Deux événements, qui, comme les miettes de pain dispersées dans la forêt, nous orientent vers une tentative de réponse à partir de la position arménienne. Il est évident que ce sont la pandémie et la guerre, ayant conditionné notre vie publique ; pour les étudier je propose l’examen de la version du danger et de la solution.

Un danger, plusieurs solutions – c’est ce devant quoi s’est retrouvé le monde au fait de la pandémie du coronavirus. Avec la prolifération envahissante de la pandémie, le virus est devenu le défi de presque tous les pays (à l’exception des pays en guerre), mais presque tous les pays ont proposé des solutions différentes et spécifiques au même problème, malgré les efforts de standardisation des actions de l’Organisation mondiale de la santé. Il n’y a même pas eu de réponse univoque et uniforme aux exhortations de l’OMS de prendre au sérieux le problème. Dans un pays on a commencé à porter des masques, dans un autre – non, en le considérant comme mesure inefficace, un pays s’est fermé, a cessé d’accueillir des touristes et de visiter d’autres pays, la communication air-sol a cessé, un autre a continué sa vie publique régulière (Biélorussie, Suède), dans un endroit les affaires ont pris arrêt, la vie publique a été près de mourir, les rassemblements et les manifestations ont été interdits, dans un autre endroit tout a suivi son cours. Parfois même des villages et des villes prises à part n’étaient pas confinés en même temps selon la situation épidémiologique d’un endroit concret. Même les vaccins, ils ont été découverts dans différents pays simultanément et ont été testés parfois de leurs propres manières. Actuellement il n’y a pas de vaccin commun, il y a différents exemplaires, et chaque pays décide de lui-même quel vaccin il utilisera ou même qu’il n’utilisera point. On donnait/donne des solutions locales à un problème de niveau mondial. Au fait, le danger étant un, les représentations de sa réponse sont nombreuses à l’infini, ce qui permet d’évaluer lesquelles des mesures sont efficaces. Le fait d’être devant le même danger a mené à la prise de conscience du destin collectif, comme le confirme Edgar Morin dans l’un de ses entretiens. Selon lui «la planète est soumise à des processus antagoniques d’intégration et de désintégration ». Le virus a eu un effet désintégrant au début, quand les premières informations sur la maladie ont apparu ; on a commencé à considérer les contaminés comme « des lépreux », dont il fallait s’éloigner le plus possible, au point qu’il y a eu même des cas de violences de nettoyage du territoire օù ceux-ci s’étaient trouvés et d’indication de l’endroit où ils étaient. Mais après un court temps on a pris conscience du danger de sa propre contagiosité, ce qui a mis en évidence le destin collectif. La conscience du destin collectif a eu un effet d’unification, d’intégration, ce qui est la condition numéro un de la mondialisation. D’un bout du monde, des gens ayant les mêmes destins se sont mis à sympathiser aux chants et à la musique des musiciens des balcons italiens à l’autre bout du monde, comme moyen de surmonter l’isolation. Partout dans le monde les informations ont porté sur le même sujet,  le quotidien – dans la plupart des pays – le même, monotone, les destins – pareils, le processus de travail étant entravé de la même manière, les projets étant principalement inaccomplis de façon similaire. Même pendant le cours croissant de la migration et des communications il n’y avait pas une telle unification et elle n’était même pas possible. Paradoxalement, les pays avec une économie et des frontières fermées sont devenus plus ouverts aux expériences des autres en compatissant ; on pourrait dire que le monde fermé « s’est ouvert ».

Par conséquent, le danger commun et la prise de conscience du destin collectif ouvrent de nouvelles portes au projet de la mondialisation, car, comme le dirait Morin : « soudent et solidarisent ». Par contre, les solutions locales, nationales et composites (y compris de telles mesures antimondialistes comme la fermeture des frontières, la réduction proportionnelle de la circulation commerciale, la réduction de la migration et la diminution des communications) contredisent au projet de l’uniformité (et de l’ouverture) de la mondialisation, or ce virus, avec ses impulsions contradictoires annoncent d’une part la fin de la mondialisation, d’autre part – son début. Et avec cela, les deux – et l’influence apportée par le virus, et les réactions des adeptes de la mondialisation et de la nationalisation – étaient contradictoires. Les adeptes de l’ouverture, ont souvent commencé à s’exprimer pour la fermeture des frontières, et les adeptes de la fermeture – pour l’ouverture. Par conséquent, le coronavirus est une circonstance qui  ne conditionne, ni ne bloque la mondialisation, ou bien il fait l’un et l’autre. Le danger collectif est arrivé, mais au fait le monde ne s’est pas mondialisé plus qu’il l’était.

Danger local, solution solitaire – version qu’on a eue pendant la seconde guerre d’Artsakh en Arménie. Cette guerre était un danger local autant qu’elle ne menaçait presque aucun autre pays que les deux engagés (ou pour être plus précis – les trois : l’Azerbaïdjan, l’Arménie et la Turquie). Sa solution aussi, elle intéressait les deux antagonistes – chacun pour son profit, et quelques pays voisins, selon leurs propres intérêts. Pour le reste du monde le problème était aussi, ou même plus insignifiant que les incendies des forêts de l’Australie lointaine ou les opérations militaires en Syrie, et donc on avait des textes d’inquiétude, mais qui étaient la manifestation de l’indifférence humaine. L’aide humanitaire envoyée était pour essayer d’éliminer une partie des conséquences, et non pas le problème lui-même. Si en cas de pandémie nous avions affaire à une conscience de destin collectif, la guerre, elle, a mené à la confrontation avec la prise de conscience de solitude profonde devant le danger et, au fait, il s’agit de la solitude de l’individu aussi bien que de l’unité collective (même au cas où l’on a des alliés). Le destin non partagé s’est enfoncé comme un coin entre les parties en conflit ou pas, comme cela a été le cas d’autres pays en guerre, dont beaucoup ont accusé le monde d’avoir refréné la migration en en parlant à son aise. Comme beaucoup ne se sont pas inquiétés de la première découverte du virus à Wuhan, comme quelque chose qui se produisait très loin ne pouvant pas les atteindre, ainsi la guerre est toujours loin pour les pays qui ne sont pas touchés par le conflit. Plus les utilisateurs arméniens essayaient « d’expliquer » au monde les actes contraires aux lois commis contre l’Arménie (utilisation des munition au phosphore blanc et des armes à sous-munitions, implication des terroristes, décapitation et torture des soldats et des civils, ajournement du retour des prisonniers, destruction du patrimoine culturel), plus fort le monde fermait les yeux et les oreilles ainsi intensifiant les sens antimondialistes devant un destin non partagé. On pourrait dire que le sort, la douleur et les coups durs n’étaient partagés que par des compatriotes. En fin de compte, réconciliée avec l’idée « notre problème c’est notre problème », l’Arménie s’est séparée d’une année qui, si elle était tragique pour le monde surtout avec la quantité de morts de la population âgée, l’a été doublement pour l’Arménie. Mais dans un monde mondialisé les malheurs et les victoires auraient dû être pour tous.

© Վիլյամ Կարապետյան

Ainsi, la guerre, elle est la fin de la mondialisation, puisque c’est aussi le renouveau du nationalisme – de son antipode. C’est dû au fait que l’unanimité du destin rend palpable l’idée de nation que beaucoup considèrent comme le résultat de l’imagination. En ce cas-là la logique du palpabilité est la suivante : comment la nation peut-elle être imaginaire si ses frontières, conditionnées par la guerre, se dessinent automatiquement par l’authentification des compatriotes dûe à la communauté du destin, si l’abstrait se fait voir dans cette circonstance entravant la formation d’un autre abstrait encore plus pertinent, celui de l’identité mondiale. La fragmentation – l’accentuation de l’identité du groupe – suspend les tentatives de l’intégration pendant la guerre, puisque la concentration sur la partie éloigne le commun du champ visuel. Et le renouveau du nationalisme et l’hyperauthentification avec les compatriotes pendant la guerre sont dûs au fait que dans de telles conditions spécialement c’est la mobilisation du patriotisme issue de cette hyerauthentification qui est la voie de la résistance au danger. Si l’on ne peut pas considérer le coronavirus univoquement comme circonstance de mondialisation, la guerre, elle, même la guerre mondiale, est un facteur bloquant brusquement le projet de mondialisation, puisqu’elle sépare, fragmente. La situation serait différente peut-être, s’il y avait une initiative mondiale de prévention des guerres, comme non pas un danger local mais un danger menaçant tous.

Un seul danger principal, une seule solution est le seul rêve des apologistes de la mondialisation intégrale. Mais cette version n’a jamais eu lieu, en tout cas pas au cours de la dernière période de l’histoire. C’est probablement la seule version qui permettrait au projet de la mondialisation de réussir complètement. Des astéroïdes qui s’approchent, des extraterrestres (hypothétiquement dit), des cataclysmes écologiques – réchauffement climatique – etc. N’importe lequel de ceux-ci peut unir les différents au cas où il sera possible de résoudre des problèmes grâce à un effort commun, qu’il sera impossible de résoudre séparément.

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Finalement, on peut faire une conclusion assez douteuse, selon laquelle les problèmes de niveau mondial – les virus, les problèmes écologiques, etc. – sont théoriquement profitable aux apologistes passionnés de la mondialisation, puisqu’ils sont censés éradiquer le nationalisme ; et les problèmes locaux, comme les guerres etc. – qui doivent brider ce « monstre » assez nouveau qu’est la mondialisation – aux nationalistes. Les intérêts étant intérêts, mais les deux côtés sont-ils à la recherche de la localisation ou de la mondialisation des problèmes recourant à de telles mesures extrêmes, reste simplement une question ouverte à la réflexion.

Selon Morin, une des omissions importantes est « qu’il n’y a pas eu de tentative à relier deux impératifs opposés : la mondialisation et la démondialisation. Mondialiser afin de stimuler toutes les communications favorables à la compréhension mutuelle et à l’épanouissement des nations, et démondialiser pour sauver les territoires, les nations… ».

1․  Lors de la guerre mondiale, le monde ne s’unit pas, mais se divise en groupes. Le danger est unique, les solutions bipolaires ou multipolaires.

1․ «Փոփոխության որոնումները․ հարցազրույց Էդգար Մորենի հետ», Սոցիոսկոպ, Երևան, 2016: 

2․ «Արձագանքել մտածողության ճգնաժամին. զրույց Էդգար Մորենի հետ», Ինլայթ հանրային հետազոտությունների կենտրոն, Երևան, 2021։ 


Auteur : Marine Khachatryan © Tous droits réservés.

Traduit par Lusine Aghajanyan.