Supermarché et médias de masse : textes différents de la même logique

Dans la réalité postrévolutionnaire de l’Arménie, les manifestations du genre épistolaire sont devenues plus actives et périodiques. Les individus, les forces politiques et les collectifs écrivent des lettres aux autorités. Récemment, deux lettres (demandes) collectives intéressantes ont également été écrites, que nous examinerons à quelques points de vue. Ce sont les textes typiques et très importants dans leur essence, pour comprendre l’esprit de ce nouveau monde.

Il s’agit des lettres de demande écrites par le personnel des grands réseaux commerciaux et des représentants des médias adressées au gouvernement arménien. Dans ces lettres, ils attiraient l’attention du gouvernement sur un certain nombre de questions « importantes », qui, en fait, étant l’héritage des anciennes autorités, ne peuvent pas être amenées dans les nouvelles conditions.

Le premier exemple est une lettre de demande faite par les responsables des supermarchés, dans laquelle les auteurs exhortaient le gouvernement, en la personne de Nikol Pashinyan, à passer en revue les nouvelles politiques de la Comité de Revenus de l’État et à les exonérer de la TVA, maintenant ainsi les règles du précédent jeu. Il était aussi évoqué les dangers de la fermeture d’emplois et les problèmes de sécurité alimentaire : « L’activité des réseaux commerciaux et leur capacité à fournir des emplois sont également menacées, compte tenu du fait qu’environ 10 000 citoyens travaillent dans ces réseaux ».

Quelques semaines plus tard, une autre lettre de demande collective intéressante a été envoyée au Premier ministre par les rédacteurs en chef de la presse principale arménienne. Le contenu général de celle-ci était également la contestation de la nouvelle réalité, contrairement aux expériences et aux règles précédentes. Selon les rédacteurs, le gouvernement a adopté une nouvelle politique pour faire passer les médias classiques en arrière-plan. Ainsi, des membres du gouvernement et le Premier ministre lui-même, utilisant les réseaux sociaux, les vidéos en direct et les clips vidéo, sont devenus des plates-formes d’information plus importantes au détriment des médias classiques. Les représentants des médias de masse portaient donc plainte contre la nouvelle politique du gouvernement quant aux technologies d’information mettant l’accent sur le fait que le problème du gouvernement est de nettoyer les « canulars » et de mettre les médias « sponsorisés » sur un marché concurrentiel et tout cela porte atteinte à la liberté d’expression, à la presse et à la sécurité de l’information. Voici une citation de leur lettre : « le gouvernement doit être guidé par l’idée de créer une pleine égalité pour tous les médias. Ce fait doit fonctionner lors du transfert d’informations, de l’accréditation de journalistes, de la vente de journaux, de la publicité, de la politique fiscale et pendant toutes autres questions ».

De plus, les médias se plaignent de « partisans du gouvernement » et « d’une partie de la société », en particulier dans les réseaux sociaux : « intolérance flagrante et dangereuse, discours de haine, manifestations agressives d’hostilité ».

Il est particulièrement intéressant de remarquer l’identité connotative et contextuelle de ce contenu avec les déclarations des représentants de l’opposition politique selon lesquels « les années 37 » se sont commencées.

L’analyse contextuelle et stylistique des textes montre que ces deux, dans leurs essences et philosophies, révèlent un certain nombre de problèmes essentiels :

  • L’inadaptation au nouveau jeu avec les instruments anciens,
  • La question d’avoir un pays plus étatisé (intervenir, réguler, coordonner),
  • Observation unilatérale du problème,
  • Négligences de ses propres faiblesses.

Oui, c’est le contraste entre l’ancien et le nouveau, l’ignorance de leur statut et de leur activité qui représente un comportement passif déterminé par la confrontation de nouvelles conditions et de l’ancienne philosophie. C’est cette réalité qu’il combine des problèmes fonctionnels de deux domaines qui semblent éloignés les uns des autres (réseau commercial et médias).

  1. Les deux portent plainte contre le nouveau format des relations entre le gouvernement et le secteur privé.
  2. Les deux parlent du rôle primordial de l’État et des pires conséquences de l’initiative.
  3. Les deux soulignent l’importance de l’État dans la création de nouvelles règles de jeu et de leur mise en place en faveur du secteur privé. Tous deux marquent que l’État, en la personne du gouvernement, est obligé de prendre en compte les anciennes règles de jeu.

Si nous laissons la réalité et revenons en Arménie prérévolutionnaire, pouvons-nous imaginer que les représentants du même réseau commercial ou ceux des médias pourraient envoyer une telle lettre de demande aux autorités précédentes ? Même les gens non informés comprennent qu’il s’agit d’un chantage adressé au gouvernement.

Ces deux lettres, dans leur style et dans leur contenu, ressemblent au héros d’un film qui vit dans un pays postrévolutionnaire, mais n’ayant aucune expérience personnelle dans une nouvelle réalité et ne s’adaptant pas à ces nouvelles règles, continue à vivre selon l’ancien modèle. Les réseaux commerciaux et les responsables des médias se sont donc retrouvés dans une telle situation, quand ils déclarent leur refus d’accepter la nouvelle réalité et, en plus, demandent aux nouvelles autorités qu’elles y fassent exception. Mais les exceptions violent le nouveau style, les nouvelles règles et obligent à préserver certains éléments d’inertie dans cette période de transition. Les auteurs de ces lettres de demande indiquent qu’ils refusent de s’adapter aux nouvelles conditions et aux nouvelles réalités et, en revanche, réclament un comportement à l’ancienne.

En réalité, le problème ici ne consiste pas dans les profits des supermarchés ou dans les ventes des journaux, ou la baisse des suiveurs des médias de masse, (ils sont toujours demandés et ont beaucoup d’opportunités grâce au capitalisme) mais dans la lutte publique de l’ancien régime contre le nouveau. Un régime ancien, qui n’évite même pas de se présenter au public en tant qu’un ancien, mais qui exige d’une manière manifeste de conserver les droits hérités de son ordre précédent et d’avoir la possibilité de les réaliser dans les nouvelles circonstances.

S’il existe des éléments antirévolutionnaires ou régressifs qui cherchent à conserver et à reproduire l’ancien système, les textes de ces deux lettres sont les indicateurs et l’incarnation de ces perceptions. Même s’ils ne comprennent pas, dans leur « innocence », ce qu’ils attendent et exigent des autorités (sans sous-estimer l’intellect et les qualités d’adaptation d’autrui) ; ce sont des indicateurs importants et peuvent marquer clairement que le passage de l’ancien au nouveau ne sera pas facile, il faut au moins avoir un esprit de suite et faire des efforts.

 

Auteur : Gor Madoyan

Traduit par Shushanik Makaryan

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